Grades et ceinture noire – tout un débat (p4)

Des idées pour faire évoluer les choses.

Toujours dans la même idée, n’hésitez pas à aller jeter un œil aux autres articles de la série. Voici les liens :

Article 1 :
Posons le cadre

Article 2 :
Quel
investissement !

Article 3 :
Des contraintes importantes

Article 4 :
Des idées pour faire évoluer

Vous y êtes

Introduction à cette dernière partie

En premier lieu, c’est le rôle des membres du CTN de faire des propositions à la CSDGE pour faire évoluer l’examen. Soyons transparents, les lignes qui vont suivre, comme tout le reste d’ailleurs, ne sont pas là pour donner des leçons. Je n’en ai ni l’envie, ni la légitimité. Mon seul objectif est d’initier, voire de nourrir le débat autour de l’examen des grades Dan. Je propose des idées pour que les experts puissent s’en emparer et les utiliser, ou pas, selon les besoins et les orientations. J’ai toujours la même philosophie : si tout le monde y met du sien, nous ne pouvons que nous améliorer.

Utilisons la docimologie : la science de l’évaluation

Je souhaite mettre en lumière certains éléments issus de la recherche grâce à des sources fiables. Pour ce faire, et vu la densité des écrits et des détails, j’ai organisé cet article avec des menus à déplier. Chaque thème explique chacune de mes idées et les inclut dans la réflexion que j’ai menée. À vous de déployer les détails que vous souhaitez explorer.

Vocabulaire sur le type d’évaluation :

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« Olivier Rey, responsable du service Veille & Analyses de l’Institut français de l’éducation (IFE) à l’ENS de Lyon, spécialisé sur les questions d’évaluation, distingue deux grands types d’évaluation à l’école : « l’évaluation des apprentissages, que l’on peut appeler « sommative », qui vise à mesurer où en sont les élèves par rapport à un objectif fixé. Elle mesure l’écart entre l’élève et la cible.Puis, il y a l’évaluation pour les apprentissages, « formative », qui ne sert pas à mesurer un niveau par rapport à un objectif mais où en est l’élève sur le parcours qui consiste à s’approprier des connaissances et des compétences. » (source). Au vu de cet extrait, le passage de grade, tel qu’on le conçoit aujourd’hui, est-ce que l’on appelle une évaluation sommative. En effet, il est cherché à savoir ceux qui ont atteint les objectifs correspondant à ce que la CSDGE définit comme niveau au grade visé. Charles Hadji parlerait même d’évaluation sommative-certificative puisque le grade de niveau Dan est une certification reconnue par l’État.

Mais en quoi cette distinction est-elle utile ? À mon sens, elle permet avant tout de clarifier ce que représente un examen. Elle souligne aussi la différence fondamentale entre l’examen officiel et les passages à blanc organisés en club. Ces derniers sont des évaluations formatives, centrées sur le processus d’apprentissage, avec pour raison d’être d’accompagner les élèves vers la réussite le jour de l’examen. Leur finalité et leur traitement doivent donc être distincts. Pour être réellement efficaces, ces évaluations formatives, menées par les enseignants et techniciens locaux, doivent être parfaitement alignées avec les exigences de l’examen. Inversement, l’évaluation sommative doit s’appuyer sur ces attentes explicites pour valider, ou non, le niveau atteint par le candidat.

Etape 1 et 2 : Quoi demander ? Quoi évaluer ?

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Cela étant, comment définir concrètement les attendus et le cadre qui permettra aux compétences de s’exprimer ? FM Gérand a fait un écrit très éclairant sur l’évaluation par situation complexe : « La complexité d’une évaluation des compétences à travers des situations complexes : nécessités théoriques et exigences du terrain ».

Je vois plusieurs enseignements à tirer de ce document très complet. Bien que tourné davantage vers l’enseignement scolaire, des liens sont à faire avec notre disicipline. Je commence par la « situation complexe » décrite par FM Gérand en partie 1 et 2. À mon sens, une technique d’aïkido est déjà une situation complexe. En effet, par les combinaisons d’attaques (simple ou double saisie, les frappes, les combinaisons frappe/saisie) ou encore la prise en compte de uke, le nombre d’informations est très important. On peut même aller plus loin grâce à certains travaux qui élargissent encore l’éventail de la complexité : henka waza, Kaeshi waza, jyu waza, randori… D’où l’idée 1 qui permet d’aborder la réflexion pour pointer avec précision les éléments techniques à demander à chaque grade. Je vous fais une proposition, mais la volonté est de réguler la complexité des tâches demandées afin de mettre en lumière parfaitement les compétences à évaluer.

Cette proposition 1 ouvre alors le champ du contenu à mesurer et particulièrement les critères évalués ainsi que leurs indicateurs. La partie 2.2 du document nous apporte un éclairage à la fois précis et déterminant quant à la constitution d’une grille d’évaluation efficace. Je vais donc détailler ici d’où sort l’idée 2. Le chercheur sur lequel j’appuie ma réflexion nous explique :

Tout est dit sur les nécessités que doivent suivre les critères choisis par grade. Si on s’attarde sur les indicateurs, l’auteur explique qu’ils sont là pour préciser ce qui est à observer, pour vérifier si le critère est rempli. Pour appuyer encore plus cette idée, il s’adosse au travail d’un de ses collègues et dit :

Cette partie est fondamentale pour établir de manière efficace une liste de critères et les indicateurs associés. Ce sont ces deux parties spécifiques et la « règle du 2/3 » qui fondent mon idée 2. Cette règle dit simplement qu’un critère doit être proposé à l’élève au moins trois fois. pour considérer que la compétence est acquise, il doit avoir pu montrer son acquisition dans les 2/3 des cas.

Etape 3 : Quels outils d’évaluation utiliser ?

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Une fois les étapes de l’élaboration des tâches et l’identification des critère sont franchies dans l’élaboration de l’examen, réfléchissons à la grille à utiliser par les juges. Pour cela, je prendrai les quelques lignes suivantes pour vous parler d’échelles et d’outils d’évaluation.

Pour commencer, je ne vais pas vous expliquer en détail tous les biais qu’engendre la mise en place d’une note. Si la question vous intéresse, je vous propose la lecture de ces deux articles du CAIRN qui font un point très précis sur ce qu’est une notation par note : lien vers l’article 1 et vers l’article 2. À mon sens, nous sommes davantage sur une évaluation de et par compétences, même pour nos épreuves sommatives-certificatives. 

Concernant les outils d’évaluation, il en existe beaucoup et une grande quantité n’a absolument pas besoin du système par note pour fonctionner. Deux m’intéressent particulièrement : la liste descriptive et l’échelle descriptive analytique. Dans cet article, vous y trouverez un beau résumé entre les pages 60 et 75. Pour faire simple :

  • La liste de validation est un moyen très simple de vérifier la présence ou non des indicateurs que nous cherchons lors d’une évaluation
  • L’échelle descriptive analytique est une caractérisation de l’acquisition d’une compétence par niveau en définissant les attentes à avoir à chaque niveau.

Ces deux outils m’ont permis de créer, dans l’idée 3, des fiches évaluateurs pour le 1ᵉʳ Dan. 

Etape 4 : Quelles pistes une fois l’évaluation faite ?

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Revenons à notre document de référence. Dans sa partie 3, FM Gérand évoque la nécessité d’une progressivité tant dans l’acquisition que dans l’évaluation d’une compétence par l’apprenant. Cela signifie donc qu’il est important de considérer la formation et l’évaluation formative comme partie intégrante de l’évaluation sommative. À mon sens, il y a plusieurs leviers pour le faire.

D’abord, dans ce que j’ai appelé l’idée 4, je propose de réfléchir à la place que pourrait occuper une forme d’évaluation continue dans le cadre d’un passage de grade. Cela pourrait inclure les évaluations formatives de l’enseignant du candidat, mais aussi celles des techniciens encadrant les stages validants préalables à l’inscription. le document simple que j’ai construit, propose une trace écrite. Cela pourrait permettre de consigner les acquis et les réussites du pratiquant tout au long de sa préparation. Faut-il transmettre ces documents au jury du passage ? Je répondrais : pourquoi pas. Cela offrirait au jury une vision plus complète et contextualisée du parcours du candidat.

Ensuite, une fois l’évaluation finale réalisée, il est essentiel de faire un retour aux personnes qui encadrent la formation du candidat. Sans cette étape, il devient très difficile de proposer un accompagnement pertinent et adapté. C’est probablement ce manque de retour qui explique que certains clubs voient leurs élèves échouer plusieurs fois aux examens. Il ne s’agit pas ici de chercher des responsables, mais d’identifier ce qui peut évoluer pour mieux soutenir la progression des pratiquants.

C’est dans cette optique que s’inscrit mon idée 5 : la rédaction d’un rapport d’épreuve, à l’image de ce qui existe dans d’autres concours ou examens nationaux. Je propose même que ce retour soit à destination non seulement au candidat, mais aussi à son enseignant. Pour faciliter cela et laisser au jury le temps de formuler une évaluation précise et constructive, il serait possible de différer l’annonce des résultats, comme cela se pratique par exemple pour le permis de conduire. Grâce à ce délai, le retour aux candidats/enseignants et un rapport de session global pourraient devenir des outils de travail précieux, tant pour les enseignants de club que pour les techniciens du CTR. Il pourrait ainsi servir de base à la préparation des prochaines sessions, et guider le travail de formation piloté au niveau ligue.

Vous comprenez peut-être mieux, à présent, pourquoi j’affirmais dans l’épisode 3 de cette série que le travail de l’enseignant est en quelque sorte « évalué » en même temps que celui du candidat. Il me semble indispensable d’assumer pleinement cette dimension, non pour juger, mais pour progresser collectivement.

Pour conclure sur la docimologie :

Vous vous en êtes peut-être aperçu à la lecture de cet article : oui, l’évaluation est un sujet compliqué. Il nécessite une réflexion en profondeur tant de l’évaluation en elle-même, que de tout le processus de formation de notre discipline. Il n’est pas question de tout révolutionner, mais plutôt de pointer de manière plus efficace ce qui fonctionne et ce qui ne marche pas. C’est dans cette idée que je propose mon idée 6 qui est de faire appel à un enseignant-chercheur dans ce domaine.

Voici les idées que je propose…

Idée 1 : adapter le contenu au grade demandé.

Pour cela, on peut imaginer :

  • limiter l’interrogation du 1ᵉʳ dan aux techniques avec des attaques « simples » : restreindre les attaques avec saisie + frappe et éviter les attaques complexes en ushiro par exemple. De même, certaines technique ne sont peut être pas utile pour évaluer les critères visés pour ce niveau.
  • Pour le 2ᵉ, avoir une interrogation complète de l’éventail technique avec une accentuation sur les attaques et techniques qui manquaient au 1ᵉʳ dan
  • Pour le 3ᵉ : alterner de manière plus significative les techniques imposées et les jyu waza
  • Pour le 4ᵉ : Jyu waza, Henka Waza et Kaeshi waza peuvent être une vraie plus-value à tout le travail précédent.

Idée 2 : On a besoin d’établir des objectifs à atteindre détaillés en critères d’évaluation et en indicateurs. Ne pouvant le faire pour tous les grades, je vous fais une proposition uniquement pour le 1ᵉʳ Dan. Ceci n’est qu’un exemple pour illustrer le concept que je vous propose :

En savoir plus sur les critères à évaluer pour le 1ᵉʳ Dan :

Compétences à atteindre pour le 1er dan :
« SHO est le début, ce qui commenceLe corps commence enfin à répondre aux commandements et à reproduire les formes techniques. On commence à saisir une certaine idée de ce qu’est l’Aïkido. Il faut alors s’efforcer de pratiquer ou de démontrer, lentement si nécessaire, mais en s’attachant à la précision et à l’exactitude. »

Les critères et indicateurs :

  • (obligatoire) Le candidat présente une connaissance formelle des techniques et du vocabulaire tant lié à ses attaques comme Uke qu’aux techniques à réaliser comme tori.
    Avec les indicateurs possibles :
    • Bonne association vocabulaire demandé – attaque produite (ne se trompe pas dans les attaques demandées)
    • Bonne association vocabulaire demandé – technique réalisée (ne confond pas des techniques entre elles).
    • autres
  • (obligatoire) Le candidat arrive à conserver son équilibre durant le travail
    Avec les indicateurs possibles :
    • Le candidat garde son équilibre durant la réalisation de la technique.
    • Le travail à contre-hanche n’est réalisé qu’à des moments opportuns.
    • les déplacements sont fluides (il ne se prend pas les pieds « dans le tapis », ou le hakama, ou la jambe du partenaire…)
    • La posture du candidat lui permet de rester vertical et stable
    • autres
  • (obligatoire) Le candidat préserve sa propre intégrité et celle de son partenaire à tout moment du travail.
    Avec les indicateurs possibles :
    • Les atemis sont placés à bon escient. Ils peuvent effleurer, mais ne doivent pas être percutants.
    • Les distances mises en œuvre, tant par uke que par tori, sont cherchées à être idéales pour que l’auteur de l’action soit en sécurité.
    • Avec les armes, les attaques ou les coupes sont franches, mais sans risque pour uke ou tori. Aucune arme ne passe inopinément devant le visage du partenaire.
    • autres…
  • (facultatif) Le candidat déséquilibre et conserve le déséquilibre du partenaire.
    Avec les indicateurs possibles :
    • Le centre de gravité de uke est déplacé par tori pour provoquer une perte d’équilibre de l’assaillant.
    • Le uke n’arrive pas à se stabiliser grâce à l’action de tori.
    • autres…

Idée 3 : La mise en place d’une grille d’évaluation pour accompagner les examinateurs dans leur tâche.

Je propose ici une fiche recto-verso à usage unique pour chaque évaluateur et une feuille simple comme évaluation finale du candidat par le jury.

Gille évaluation passage de grade 1er Dan

Gille évaluation formative passage de grade 1er Dan

Idée 4 : Intégrer une forme de « contrôle continue ».

Je propose ici une feuille d’évaluation formative pour la préparation du candidat.

Idée 5 : Je propose deux actions concrètes :

  • Produire un rapport de session à l’issue de chaque examen, incluant une liste claire de points à renforcer ou à travailler. Ce document constituerait une base utile pour les enseignants et les techniciens dans les clubs et les ligues, leur permettant d’améliorer l’accompagnement des futurs candidats et d’ajuster, si besoin, les dispositifs de préparation aux épreuves.
  • Reporter l’annonce des résultats et privilégier les retours détaillés à l’enseignant ou au technicien. Cela permettrait d’éviter les tensions immédiates souvent liées à la pression de l’échec ou de la réussite, et laisserait au jury le temps de finaliser une évaluation plus approfondie. À mes yeux, le retour direct à l’élève est intéressant pour gérer son « estime de soi » mais n’est pas prioritaire dans ce cadre : c’est par l’enseignant que ce retour peut être intégré de manière constructive dans le processus de formation.

Idée 6 : Faire appel à un chercheur en docimologie pour rendre les passages de grade plus justes et efficients.

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