Grades et ceinture noire – tout un débat (p2)

Quel investissement !

Je ne pensai pas que la première partie de cette série génèrerait tant de réactions sur les réseaux. J’en profite pour vous remercier pour tous ces échanges riches et constructifs.

Au besoin, voici la liste des liens pour les autres articles de cette série :

Article 1 :
Posons le cadre

Article 2 :
Quel investissement !

Vous y êtes

Article 3 :
Des contraintes importantes

Article 4 :
Des idées pour faire évoluer

Quel est l’engagement à déployer ?

Je parle ici essentiellement de l’engagement que génère la préparation d’un grade dan, même si des similitudes sont à construire avec les grades Kyu.

Pour le candidat :

Comme toujours, les points de vue divergent. Certains enseignants diront : « un grade ne se prépare pas, on est prêt ou pas… » d’autres déploieront une quantité très importante de dispositifs d’accompagnement. Pour le candidat, c’est une étape marquante, à défaut de la qualifier d’importante.

La première des raisons est l’examen. Malheureusement, nous ne sommes pas tous égaux face à ce type d’échéance. Certains se retrouveront galvanisés à l’idée de se confronter à des experts extérieurs, quand d’autres en seront tétanisés. Que ce soit à cause du vécu ou de son tempérament, l’approche d’un examen peut avoir des répercussions non négligeables. Ainsi, la préparation est d’abord psychologique. La mise en condition pour gérer ses sentiments (positifs ou négatifs) est essentielle pour que le reste de la préparation permette un passage maitrisé.

Ensuite, il y a, évidemment, une préparation technique. Celle-ci permet, avec l’aide de ses enseignants, de parcourir le catalogue technique demandé au grade visé. Cependant, il ne se limite pas à faire des techniques. En effet, d’autres concepts sont à approfondir, je dirais même qu’il s’agit des points principalement évalués. Si le premier Dan correspond à la connaissance formelle des techniques, il est aussi regardé le shiseï par exemple, mais également un ensemble de principes inhérents à la pratique. Mon point de vue serait que seule une préparation rigoureuse permet de montrer ces principes acquis durant son expérience de pratique au fil des années. À mon sens, avoir une compétence est différent de réussir à la montrer.

Je vous ai mis, ci-dessous l’extraction de l’annexe du règlement de la CSDGE qui parle des attendus par grade

Enfin, il y a une préparation physique. Le rythme exigé en passage de grade est intense, souvent plus intense que durant la pratique hebdomadaire. Une bonne hygiène de vie, un entrainement pour améliorer son endurance et sa résistance à la chaleur (pour les passages de juin) sont indispensables.

Toutes ces parties demandent du temps. Souvent, je conseille une préparation d’au moins une année pour les 1ᵉʳ et 2ᵉ dan. Cela peut être bien plus ou beaucoup moins, selon le candidat. À titre personnel, je me suis mis en condition pendant deux ans pour le 4ᵉ Dan. Pendant cette durée, le candidat se retrouve à penser de plus en plus à cette échéance. Les efforts consentis sont nombreux et répétés. Cela peut aussi avoir un impact sur la vie personnelle ou bien professionnelle en rendant prioritaire cette préparation par rapport à certaines parties de sa vie : aller en stage bloque des week-ends (parfois entier quand c’est un peu loin) ; pour la préparation physique, des sessions de sport sont ajoutées dans la semaine ; pour la partie technique, on a tendance à multiplier les séances d’entraînement dans la semaine. L’impact peut aussi être financier. En conclusion, il n’y a rien d’anodin à préparer un grade.

Pour l’enseignant :

Comme toujours, chacun trouvera midi à sa porte. À mon sens et avec l’expérience qui est la mienne, vécue ou observée, l’engagement demandé à l’enseignant est important pour peu qu’il souhaite s’y investir.

En effet, certains enseignants considèrent que c’est l’épreuve du candidat. C’est donc à lui de parcourir le chemin pour y arriver. Ce n’est pas une position que je partage, mais ce n’est pas à moi de juger.

Pour la très grande majorité, l’engagement et le stress pour son élève, sont plus importants qu’il n’y paraît. Vous imaginez pour un élève déjà inquiet s’il ressentait la même inquiétude chez son professeur ? Ce n’est pas envisageable. L’enseignant doit donc prendre sur lui et mettre en place plusieurs choses.

Tout d’abord, être à l’écoute de son élève pour que le contrat didactique soit clair. Excusez-moi, il faut peut-être que je précise. Le contrat didactique est l’ensemble des règles et des objectifs, tacites ou explicites, qui lient un élève à l’enseignant avec qui il travaille. Basiquement, quand vous tapez deux fois dans les mains, les élèves s’arrêtent et vont s’asseoir, car ils savent que vous voulez leur montrer quelque chose. Si ce n’est qu’une fois, c’est pour faire une correction collective… Ce n’est pas une loi absolue, mais une règle propre à votre dojo. Elle permet à l’élève et à l’enseignant de se comprendre sans avoir à tout dire à chaque fois. Il me semble donc important que ce « contrat » inclut également jusqu’où l’enseignant veut emmener son élève pour la saison (voir la suivante) et ce dont a besoin ou envie l’élève. Pour le coup, ces objectifs sont à expliciter en début de saison pour que les attentes soient claires. Ce n’est pas évident à gérer pour un enseignant qui a plusieurs élèves, car les objectifs seront évidemment différents. C’est également l’occasion de faire un point sur le positionnement de l’élève et ses progrès.

Ensuite, il doit préparer, toujours de manière explicite ou non, le programme le plus adapté à chaque élève qui se présente à un grade. Tant pour l’aspect physique que technique, les attentes sont grandes pour accompagner l’élève jusqu’au bout.

Mais, ce n’est pas fini… Le programme doit s’adapter tout au long de l’année afin de coller au mieux à la progression de l’élève. Cela nécessitera des corrections individuelles plus poussées sur des points ciblés, des séances particulières et donc du temps à libérer. Il y aura des hauts et des bas dans le moral du candidat. L’enseignant devra alors, à la fois, rassurer les inquiétudes, mais aussi être réaliste pour ne pas bercer d’illusion un élève qui ne progresse pas aussi vite que nécessaire. La désillusion chez l’élève peut avoir des conséquences dramatiques.

Pour finir, il aura plusieurs pressions indirectes qui ne seront pas toujours faciles à encaisser. Un échec d’un élève est aussi un échec pour l’enseignant. Avoir autorisé un de ses pratiquants à se présenter en signant sa feuille et le voir recaler engendre une profonde remise en question. Qu’a-t-on raté ? Que fallait-il faire de mieux ? Comment remobiliser l’élève suite à cet échec… Voilà autant de questions qui taraudent l’encadrant. D’autres pressions extérieures peuvent se rajouter si les échecs sont répétés.

Alors, le grade est-il important ?

Après tout ça, difficile de dire qu’un passage de grade n’est pas important… La vraie question est le sens que nous y apportons. Je vous donne mon point de vue, mais il n’a pas vocation à servir de vérité. Celui-ci a été forgé grâce :

  • aux grades que j’ai présentés, à la vision portée par mon enseignant (Raoul),
  • à celle que j’ai développée en préparant moi-même des élèves à ces grades,
  • et enfin à la philosophie même que je donne à la pratique de notre art.

Ainsi, à mes yeux, les grades sont des jalons. Si je prends la définition du Larousse© :  » Ce qui sert de point de repère, d’étape dans un raisonnement, dans un processus  » (cf ce lien). C’est-à-dire que les grades permettent de se situer, soi, sur la voie de l’aïkido. Ils ne sont pas une ligne d’arrivée, comme pour une course de laquelle elle en serait la finalité, mais un repère pour ne pas se perdre.

Je ne dis pas de se perdre par rapport à des techniques qui seraient absolues, mais surtout, cela pose des rendez-vous pour avoir un regard extérieur sur sa propre pratique. Je crains trop de m’enfermer dans un système autocentré. Les passages de grades, ou tout examen, sont un excellent moyen de se confronter au regard d’experts extérieurs. Une fois enseignant, ce sont les passages de ses élèves qui deviennent les jalons. À ceci près que la frustration est plus grande puisque nous ne pouvons pas agir directement sur ce que produit l’élève. 

Comprenez-moi bien : les élèves n’appartiennent pas à un enseignant. Il est important de le marteler. Mais le travail de l’enseignant est le critère essentiel pour que les élèves restent et progressent. L’enseignant est donc autant un vecteur de la progression de l’élève qu’un profiteur de celle-ci, puisqu’il progresse en même temps que ses élèves.

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